Témoignage d'une expatriée en période Covid

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Des milliers de Français expatriés ou immigrés à l'étranger vivent la période Covid d'une manière différente de ceux résidants dans l'Hexagone. Nous avons recueilli le témoignage de Sophie, expatriée au Maroc qui nous explique comment elle a vécu ce parcours depuis le début de la crise et sa vision sur la situation en France..






" Le premier confinement au Maroc a été difficile car nous avions des restrictions assez strictes. Une seule personne du foyer pouvant sortir faire les courses avec une attestation signée par les autorités locales. En France, vous deviez juste imprimer vos attestations et les signer vous mêmes. Ici, ce n'était pas le cas. Je suis restée sans sortir environ deux mois. Mon mari allait faire les courses et ramenait le nécessaire à la maison.


Etrangement, je ne l'ai pas si mal vécu car au Maroc, il y a eu une cohérence qui a peut-être fait que la situation épidémique n'a pas été aussi catastrophique qu'on aurait pu le croire. Il y a eu une stratégie de traçage des cas et de traitements très rapides. J'ai été très surprise d'entendre qu'en France, vous deviez rester chez vous et prendre du doliprane. Mon mari a eu dix jours de toux intenses, de montées de fièvre et une perte de l'odorat. Notre médecin généraliste l'a directement mis sous traitement antibiotique, zinc et vitamine D avant même le résultat de son test PCR positif en lui disant que ca irait. Deux jours plus tard, il allait mieux. Je pense que le discours ici a été très différent et plus cohérent qu'en France, ce qui a aidé à mieux vivre la situation des restrictions sanitaires.


Et puis, il aurait été déplacé de se plaindre. Lors des premiers confinements, beaucoup ont perdu leur travail et se sont retrouvés dans une situation de grande précarité. Les aides ne sont pas les mêmes qu'en France, même si je dois dire que le Maroc a, à son échelle, fait beaucoup d'efforts comme la prise en charge gratuite des personnes atteintes, une aide financière de la part de la CNSS ( l'équivalent de la sécurité sociale) et le report possible des échéances de crédit par exemple.


Le Maroc a décidé de fermer ses frontières au mois de mars 2020 et donc beaucoup de touristes sont restés bloqués. Des résidents marocains sont de fait restés bloqués eux aussi en France ou ailleurs. Les hôtels devaient fermer également et bien sûr les consulats sur place ont également fermé leurs portes. J'ai assisté sur les réseaux sociaux à la détresse de de ces touristes qui ne savaient pas quoi faire. J'étais choquée des critiques qu'ils pouvaient recevoir de certaines personnes. On leur reprochait d'être partis en vacances. Je me rappelle d'une femme désespérée qui était partie en vacances sans ses enfants et qui avait peur car elle ne savait quand elle pourrait les revoir. Au lieu d'entendre sa détresse, certains ont jugé bon de lui dire qu'elle n'était qu'une mauvaise mère de s'être octroyée une semaine de vacances au soleil sans ses enfants et qu'elle n'avait que ce qu'elle mérite. Pour certains, cette maman devait être punie et la punition était de la priver de retrouver ses enfants à la date où elle l'avait prévu, Elle n'était pas la seule à passer au grill. J'ai trouvé ces jugements abjectes et n'ont fait qu'alourdir une situation déjà compliquée.


Il n'y a eu aucun vol de rapatriement contrairement à ce nous avons pu entendre à la télévision française. Le Maroc a accepté d'ouvrir son espace aérien pour des vols spéciaux mais il s'agissait bien de vols commerciaux, aux tarifs prohibitifs. Non seulement trouver un billet était quasiment mission impossible. Certains payaient leur billet entre 500 et 1000 euro pour un vol annulé au dernier moment. Il y a eu heureusement une vague de solidarité qui s'est mise en place au Maroc. Beaucoup de marocains et d'étrangers résidents au Maroc ont ouvert leurs portes gracieusement aux touristes bloqués et les ont aidés jusqu'à ce qu'ils puissent repartir. Ce mouvement est à saluer mais personne n'en a parlé. La communication des consulats s'est faite sur les réseaux sociaux et a été désastreuse sans doute parce qu'ils ont été eux mêmes dépassés par les événements. C'est à ce moment là que j'ai compris que je n'allais pas revoir ma famille en France si facilement.


Psychologiquement, je suis passée d'espoirs à désillusions à de nombreuses reprises. Après l'étape des confinements, je pensais que nous pourrions revoyager l'été dernier mais les consulats déconseillaient fortement de voyager. Si on voyageait, on risquait de devoir faire une quarantaine dans un sens ou dans l'autre et avec des enfants en bas âge, ce n'était pas gérable pour moi à ce moment là. Alors, la plupart d'entre nous avons suivi les recommandations et je le regrette aujourd'hui. Nous commencions à parler de l'arrivée d'un vaccin en fin d'année et je me suis raccrochée à cet espoir pour sortir de cette crise comme bon nombre d'entre nous. Quand les campagnes de vaccination ont commencé, nous nous sommes demandés s'il fallait se faire vacciner au Maroc ou en France. Les consulats nous ont conseillés de nous faire vacciner localement. Au Maroc, les vaccins disponibles à ce moment là étaient Sinopharm et Astrazeneca, tous deux validés par l'Oms. Nous n'avions pas le choix du vaccin et avons été vaccinés avec Sinopharm. Je pensais que cela suffirait pour nous permettre de voyager tranquillement lors de l'ouverture des frontières en juin. C'est en tout cas ce qui nous avait été vendu. Quelques jours avant l'ouverture, nous avons appris que le vaccin chinois n'était pas reconnu en France et équivalait à une non vaccination. Cela a été une vraie claque, je l'ai pris comme une trahison. Depuis le début de la crise, j'avais suivi toutes les recommandations, limité tous mes déplacements et mes contacts sociaux, suivi la stratégie de vaccination. J'ai pris sur moi comme bien d'autres avec moi. Un quasi isolement depuis plus d'un an et demi pour au final qu'on nous dise qu'on sera juste condamné à regarder les touristes français vaccinés profiter de leurs vacances au Royaume mais que eux et nous ne sommes pas égaux.



Je suis en colère et triste. Ma famille n'a jamais vu vu notre dernier né et c'est très dur pour eux aussi. Le plus difficile est de ne pas savoir quand. Je pourrai aujourd'hui allée en France sans être vaccinée selon les exigences françaises. Mais cela signifie que je doive m'isoler dix jours sous contrôle et que je n'aurai pas d'accès à beaucoup d'activités. L'alternative qui nous a été proposée est de nous faire vacciner avec une 3ème dose d'un vaccin reconnu en France. Mais sur quelles bases? J'ai l'impression d'être un cobaye avec lequel on joue à l'apprenti biologiste. Une dose de ça et une dose de ça et ca ira. Ce n'est pas logique. Soit le vaccin chinois n'est pas efficace et on nous demande un schéma vaccinal complet à deux doses avec un vaccin reconnu, soit il est efficace et on ne nous demande rien de plus que les autres. Pourquoi nous n'aurions besoin que d'une seule dose d'un vaccin ARN alors que pour d'autres c'est deux voire prochainement trois doses?. Y'a t- il vraiment des études qui ont été faites sur l'intérêt de deux doses du vaccin chinois et d'une dose d'un vaccin ARN (au choix)?. C'est délirant. Comment voulez vous que ce soit crédible ? La France peut prendre la décision de valider le vaccin chinois sans avoir besoin de l'aval de l'agence européenne du médicament. L'Espagne l'a fait mais la France refuse volontairement pour des raisons qui la concerne mais qui ne sont pas sanitaires. Je ne crois plus à cette argument.


Je suis triste car je me sens impuissante et obligée de subir un schéma vaccinal atypique qui évoluera je ne sais pas dans quel sens et sur lequel je suis réservée. Mais si je veux revoir ma famille, je le ferai à contre coeur. Devoir suivre des schémas vaccinaux obscurs non pas pour des raisons de santé publique mais pour pouvoir accéder à nos libertés est psychologiquement incohérent et me met mal à l'aise . Certains diront que j'ai le choix: le faire ou ne pas le faire et assumer. Je peux assumer des décisions qui me paraissent cohérentes mais l'injustice prédomine et je ne suis pas la seule à ressentir ce sentiment.


Je comprend ainsi la colère des mouvements de constestations en France et je la partage pour d'autres raisons comme je l'ai expliqué. Je suis aussi choquée du jugement des uns et des autres. Cette société qui se divise me peine et apporte une lourdeur supplémentaire à une crise épidemique déjà complexe. A t-on vraiment besoin de se traiter les uns les autres comme nous le faisons ? Est ce vraiment comme cela que nous sortirons grandis de cette crise ? Malheureusement non. Ce clivage entre les non vaccinés et les vaccinés n'existe pas au Maroc non pas parce que manifester est plus complexe mais tout simplement parce que chacun semble respecter les décisions de l'autre.


J'ai des amis en France qui tiennent des discours qui sont pour moi hors sol. J'ai entendu que cela crée des conflits dans les familles de type :"tu n'approcheras plus mes enfants si tu n'es pas vacciné". J'ai l'impression que tout est fait pour diviser. Je ne sais pas qui à raison et qui à tord. Je ne suis même pas persuadée que les choses se situent en terme d'avoir raison ou tord. J'ai au moins l'humilité de dire que je ne sais pas. Ce que je vois par contre, c'est que chacun cherche à pallier à ses incertitudes en se construisant des certitudes dans un sens ou dans un autre et c'est un processus humain. D'autres arrivent plus facilement à vivre avec l'incertitude et pose des questions. en recherche de vérité. Ceux là semblent déranger encore plus que les autres, je ne comprend pas bien pourquoi d'ailleurs. Comme l'a dit la psychologue Marie Estelle Dupond dans une interview : "le vaccin n'est pas fait pour aller au parc Asterix". Malheureusement, je suis persuadée que beaucoup se sont fait vacciner non pas pour des raisons sanitaires mais pour accéder à des libertés qui leur avait été enlevées. C'est très dommageable et décrédibilise sans doute à tord l'intérêt du vaccin. Quand je vois des personnes comme Fabrice DiVizio qui défend ses positions, je trouve cela assez rassurant en réalité qu'il existe des personnes qui montent au front. Je ne sais pas s'ils ont raison ou tord mais c'est leur droit et celui ci est fondamental.


Certaines personnes de mon entourage sont en pleine dépression d'être non seulement séparés de leur famille mais remettent en cause également leur avenir. J'ai l'impression qu'un couvercle s'est posé sur leur avenir mais ce n'est pas en raison du Covid. L'incompréhension, le manque d'empathie, la non prise en compte des conséquences psychologiques font qu'ils se sentent perdus et vivent mal leurs incertitudes.


Aujourd'hui , je me sens résignée à vrai dire. Je vais faire ce que les autorités françaises me disent de faire: une troisième dose et faire valider ce pass absurde dans le cas des expatriés. Ce qui m'importe est de présenter enfin mon bébé à mes parents qui sont très impatients eux aussi. J'ai peur des restrictions à venir, du toujours plus mais je ne suis pas prête à renoncer non plus à ma famille. Jusqu'à quand ? J'aimerai me révolter mais je n'en ai plus le courage ni la patience. J'ai juste hâte de les serrer dans mes bras. "