Les troubles cognitifs dans la dépression

Dernière mise à jour : 24 juil. 2021

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Pertes de mémoire, difficultés à se concentrer et à s'organiser...quel est l impact de ces troubles sur le décours de la dépression?


Auteur photo: stevepb (Image libre de droit - Pixabay)



La dépression est un trouble pouvant toucher la plus grande majorité d'entre nous. Si elle est la traduction d'un désordre émotionnel, elle a également des conséquences sur la sphère cognitive. Ce constat amène à se poser la question de la prise en charge et de la prise en compte de ces difficultés dans le traitement.


Quels sont ces troubles ?



Les troubles cognitifs dans la dépression touchent l’ensemble des fonctions neurocognitives. Malgré l’hétérogénéité des troubles, ces derniers émergeraient lors de tâches demandant des efforts.

De nombreuses données de la littérature scientifique ont montré des perturbations de la mémoire et de ses différentes composantes: la mémoire de travail, la mémoire épisodique , la mémoire sémantique et la mémoire visuo-spatiale.

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Même si les plaintes mnésiques font souvent parties des plaintes initiales des personnes déprimés), il semble difficile d’établir un profil cognitif type des difficultés mnésiques chez les personnes déprimées. Il a été proposé que les déficits mnésiques et notamment de la mémoire de travail sont la conséquence de déficits d’attention et de concentration ainsi que de l’incapacité d’allouer des ressources suffisantes à des tâches qui requièrent un effort ( tâches dites "effortful"). Ceci pourrait expliquer que les personnes en dépression éprouveraient plus de difficultés à accomplir un traitement « effortful » requérant un contrôle mental important comparativement à des tâches automatiques.

Cependant, les déficits observés dans les tâches demandant un effort n’impliqueraient pas forcément les processus contrôlés et les ressources attentionnelles. Ceux ci seraient intacts mais seraient orientées vers des pensées négatives automatiques en congruence avec l’humeur, créant ainsi une surcharge cognitive qui ne laisse plus de place pour traiter d’autres informations.


Les difficultés en mémoire seraient en partie expliquées par l'intensité des difficultés exécutives (tous les processus qui nous permettent d'atteindre un objectif comme l organisation, la planification). Les troubles des fonctions exécutives empêcheraient la personne en dépression de mettre en œuvre les stratégies cognitives les plus adéquates à la réussite des tâches mnésiques. Ceci expliquerait notamment les difficultés plus marquées des personnes dans les tâches nécessitant des ressources cognitives importantes.


Les processus « effortful » sont étroitement liés aux notions de motivation et d’attention soutenue. En effet, la durée du maintien volontaire de l’attention pour réussir une tâche de travail par exemple est dépendante du contexte (fatigue, événements de vie etc…) et de la motivation des personnes. En fonction du contexte et de la motivation, leurs performances en attention soutenue (capacité à fixer et maintenir de façon contrôlée son attention sur un objectif) seront modifiées. Les personnes en dépression rapportent souvent des troubles attentionnels et majoritairement de l’attention soutenue. Ceux qui éprouvent un ralentissement important sont plus sévèrement touchés au plan attentionnel, alors que ceux qui ont un ralentissement plus modéré ont des déficits attentionnels moins sévères.


De même, un dysfonctionnement exécutif a été suggéré au cours de l’épisode dépressif sous tendu par l’existence d’anomalies des régions frontales et notamment un déclin d’activation au niveau du lobe frontal gauche. Les données de la neuroimagerie montrent une réduction du débit sanguin cérébral et du métabolisme cérébral dans le lobe frontal. Selon les études de Grimm en 2008, le cortex préfrontal ne serait plus suffisamment actif pour contrecarrer les réactions émotionnelles négatives. Les dysfonctionnements du lobe frontal serait impliqué dans la perte de motivation des personnes en dépression et dans leur capacité à anticiper le futur.



Dépression et plasticité neuronale



En 1978; Laurence et Stein donne la définition suivante de la plasticité neuronale:

« un retour à un niveau de fonctionnement normal ou subnormal, à la suite des effets initialement destructeurs d’une lésion du système nerveux ». La capacité du cerveau à se réorganiser répond à un besoin du système nerveux central de s’adapter à des modifications multiples, soit au cours du développement, soit en fonction d’expériences nouvelles provenant de l’environnement.

Dans le cas de la dépression, les dysfonctionnements neurochimiques ont été longtemps une cible d’action thérapeutique, marquée par l’arrivée des antidépresseurs tricycliques et notamment des inhibiteurs de la récapture de la sérotonine et de la noradrénaline. Plus récemment, la mise en évidence de changements anatomiques et fonctionnels ont permis de démontrer l’existence d’un dysfonctionnement de la plasticité cérébrale dans la dépression et d’élargir le champ des cibles de traitements. Ces changements s’observent majoritairement au niveau du cortex préfrontal, de l’hippocampe et de l’amygdale.


Le cortex frontal et préfrontal  est le siège de différentes fonctions cognitives supérieures comme la mémoire de travail, les capacités de raisonnement et plus généralement les fonctions éxécutives. Le cortex préfrontal n’est donc plus suffisamment actif pour contrecarrer les réactions émotionnelles négatives. Les personnes dépressives ne seraient alors plus capables de faire face à leurs émotions, de prendre des décisions ou d’adapter leur comportement.


En ce qui concerne l’amygdale (module d alerte de la peur), la perturbation de son fonctionnement serait ainsi responsable des symptômes que nous retrouvons chez les personnes en dépression : une agitation anxieuse, une irritabilité, une hypervigilance et des réactions de sidération fréquentes.


Enfin, il a été observé une diminution du volume de l’hippocampe chez des personnes en dépression comparés à des personnes euthymiques . Cette diminution semble s’aggraver avec la répétition des épisodes Ces modifications morphologiques et structurales contribuerait de façon importante à la détérioration des fonctions cognitives dans la dépression d’autant plus que les trois zones concernées sont reconnues comme faisant parties des trois zones les plus importants pour procurer le plaisir psychique.

L impact des psychotropes



Dans la dépression, l’instauration d’un traitement est une source majeure d’effets cognitifs additionnels. Les tricycliques par exemple peuvent induire des changements cognitifs chez certaines personnes . Les déficits observés sur les performances attentionnels et les atteintes mnésiques peuvent être la conséquence de l’action anticholinergique de ces médications. Néanmoins, plusieurs inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine se sont avérés être efficaces dans le traitement de la dépression sans présenter des effets significatifs sur le fonctionnement cognitif sauf avec la fluoxétine qui peut présenter des effets secondaires notamment sur la fluence verbale et les capacités de planification.


Par ailleurs, l’électroconvulsothérapie est un traitement généralement efficace dans les dépressions résistantes, bien qu’elle affecte la cognition transitoirement majoritairement des perturbations mnésiques et notamment une amnésie antérograde et/ou rétrograde. Durant la période d’atteinte mnésique, les autres fonctions cognitives sont également atteintes, bien qu’à un moindre niveau mais ces perturbations disparaissent et nous ne retrouvons pas de traces de celles ci 6 mois après traitement.

En raison du fait que les troubles cognitives peuvent s’installer de façon plus durables que les symptômes cliniques et seraient sous-tendus par des séquelles neuronales et fonctionnelles, il semble important d’évaluer et d’entrainer les fonctions cognitives des personnes en dépression afin de mieux caractériser, anticiper et contrer l’évolution des déficits cognitifs associés au trouble dépressif, surtout si ceci peuvent par ailleurs être renforcés par le traitements chimio thérapeutiques et électriques.



Quels impacts sur la dépression ?


La dépression est le trouble psychiatrique le plus fréquent. Sa prise en charge revêt un véritable enjeu de santé publique. La répétition des épisodes dépressifs semble s’accompagner d’une persistance et d’une aggravation des troubles cognitifs en phase de rémission et en phase aigue. Certaines personnes en dépression continuaient à présenter des troubles de la mémoire une fois le retour à un état euthymique (humeur normale). Les symptômes résiduels seraient un facteur de rechutes importants.


"Bien qu’il soit encore impossible aujourd’hui d’établir avec certitude la direction du lien de cause à effet entre les symptômes cliniques et les troubles cognitifs chez les personnes en dépression, il est admis aujourd'hui que chaque épisode dépressif comporte un coût neuronal et a des effets neuropsychologiques associés à une perte de flexibilité mentale."

En 2009, Jouvent avance l’idée que les patients déprimés ont perdu la capacité à imaginer la notion de plaisir en raison du fait qu’ils n’utilisent plus leur pensée comme un outil de renforcement et de motivation. La perte de flexibilité cognitive se manifestant par des pensées négatives automatiques serait alors une économie psychique, une adaptation énergétique pouvant rendre compte de la perte du plaisir favorisant ainsi le retrait et l’isolement.


Une prise en charge spécifique de ces troubles doit être proposée en complément des autres approches thérapeutiques connues afin d'optimiser l'efficacité de la prise en charge.




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Grimm S, Beck j, Schuepbach D, Hell D, Boesiger P, Bermpohl F, Niehaus L, Boeker H, Northoff G, Imbalance between Left and Right Dorsolateral Prefrontal Cortex in Major Depression Is Linked to Negative Emotional Judgment: An fMRI Study in Severe Major Depressive Disorder, Biological Psychiatry,Volume 63, Issue 4, 2008: 369-376,


Jouvent R. Le cerveau magicien, De la réalité au plaisir psychique. Odile Jacob, 2009


Laurence S, Stein D-G, Recovery after brain damage and the concept of localization of function. In Finger, S., ed. Recovery from brain damage. Research and therapy. New-York London, Plenum, 369-405