Les pistes de lecture des troubles du comportement alimentaire

Dernière mise à jour : 24 juil. 2021

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L'anorexie mentale autant que la boulimie soulèvent souvent l'incompréhension de certaines personnes qui voient dans ces troubles des caprices d'adolescents. Cependant, aujourd'hui il est clair que les troubles du comportement alimentaire relèvent d'une réelle souffrance et ont des origines multiples. Nous faisons le point sur l'état des connaissances.



Auteur photo: Deedee89 (Image libre de droit - Pixabay)



Un système biologique en lien avec l’addiction


En 2007, Jean et son équipe montrent que les processus cérébraux mis en jeu dans l'anorexie seraient comparables à ceux retrouvés dans les cas d'addiction aux drogues comme la cocaïne. En effet, ils montrent que chez les personnes anorexiques, il existerait une hyperactivation de la sérotonine au niveau des neurones du noyau accumbens. Cette structure est habituellement impliquée dans les systèmes de récompense et de plaisir lié à la récompense. Ils retrouvent dans cette structure cérébrale une grande quantité de récepteurs 5-HT4 de la sérotonine, un neurotransmetteur impliqué dans la régulation du comportement alimentaire notamment. Chez la souris, la stimulation de ces récepteurs provoquerait un arrêt de la faim, engendrerait la production d'un peptide CART (cocaine and amphetamine regulated transcript) et aurait pour conséquence l'abolition du désir de manger. Ainsi, les personnes anorexiques éprouveraient du plaisir à se priver de nourriture.


Toujours en 2007, Wagner et son équipe montrent chez ces personnes des dysfonctionnements du plaisir lié à la récompense. En effet, ils mettent en place une expérience au cours de laquelle les personnes devaient deviner si un nombre caché derrière un écran était inférieur ou supérieur à cinq. Si la personne répondait juste, elle gagnait 2 euro. Si elle répondait faux, elle perdait 1 euro. En comparant avec des personnes non atteintes d'anorexie, ils découvrent que les personnes anorexiques ne montraient pas de plaisir à gagner ni de frustration à perdre de l'argent. Cette constatation est liée à l'absence d'activité d'une zone appelée le striatum ventral antérieur même lors d'une situation de récompense. Habituellement, cette zone s'active lors des récompenses immédiates et du plaisir qui y est associé et reste silencieuse en cas de perte d'argent.


Pour aller plus loin et comprendre alors pourquoi les personnes anorexiques éprouvent du plaisir dans la privation de nourriture, ils remarquent au cours de l'expérimentation, que le fait de gagner de l'argent activait une autre zone nommée le noyau caudé. Cette région est comprise dans un circuit plus large qui a pour fonction de planifier des actions à long terme et d' appliquer une évaluation cognitive des conséquences de ces actions. Il s'agit donc d'un circuit plus construit que celui du striatum ventral antérieur, qui réagit au plaisir immédiat. C'est ainsi que les personnes anorexiques associeraient à long terme le fait de se priver de manger avec le plaisir et la récompense. Nous savons que les personnes anorexiques ont des difficultés à vivre dans l'instant présent et tendent à tout anticiper et panifier dans un besoin de contrôle très structuré. Ce surcontrôle leur procure du plaisir et de la satisfaction.


" Contrairement aux idées reçues, nous avons parfois trop vite fait de penser que les médias, les publicités en montrant sans cesse des corps minces causeraient des troubles du comportement alimentaire. Même si nous ne pouvons pas nier qu'ils jouent un rôle, ils sont uniquement un facteur de risques parmi d'autres mais non pas une cause. "


Des difficultés avec les états internes



Les personnes atteintes de troubles de comportement alimentaire présentent des difficultés de conscience intéroceptive. Bruch en 1985 décrit la conscience intéroceptive comme la capacité à identifier et maitriser ses émotions et autres états internes, notamment la faim ou la sexualité.


En plus d'avoir des difficultés à reconnaitre leurs états internes, ces personnes auraient également des difficultés à nommer les émotions et les sentiments. C'est que nous nommons l'alexithymie. Nemiah en 1976 complète cette définition en y associant une difficulté à accéder à la créativité et à faire fonctionner son imaginaire au profit d'un hyperpragmatisme.



Une perception négative de soi



Quelles sont les conséquences de ne pas reconnaitre et nommer ses états internes (émotions, sentiments, désirs, besoins ...)? Cette incapacité amènerait les personnes à réagir uniquement aux informations externes, aux demandes des autres puisque les leurs ne sont pas accessibles. Elles se sentiraient incompétentes et inefficaces à gérer leurs états internes. C'est la raison pour laquelle les personnes souffrant de troubles alimentaires ne rentrent pas en conflit, ne se défendent pas. Le contrôle est mis à outrance sur le corps afin qu'il ne s'exprime pas.


Pour autant, même si les personnes anorexiques éprouvent de la satisfaction dans le fait de se priver de manger, elles souffrent malgré tout d'une insatisfaction corporelle permanente. Elles vont jusqu'à nier leur maigreur et ont des difficultés à admettre souffrir d'anorexie. Le premier travail thérapeutique sera souvent d'amener ces personnes à prendre conscience qu'elles souffrent d'un trouble du comportement alimentaire. Cette mauvaise perception du corps serait le résultat des difficultés à interpréter les états internes. En effet, les émotions et la perception de leur corps sont intimement corrélées. Si elles perçoivent une émotion comme étant négative, sans arriver à la nommer, elles vont traduire cela par "je me sens grosse".


Cette insatisfaction permanente n'existe pas uniquement par rapport au corps mais s'étend à beaucoup d'autres dimensions comme le regard sur ses comportements et ses actions, les résultats scolaires, le ménage, le sport etc. Les personnes anorexiques pensent qu'elles doivent souffrir, lutter toujours, être parfaite pour être aimées. Ce perfectionnisme est très sévère ne laissant aucune place à l'erreur, à ce qu'elles considèrent être de la faiblesse. Bien entendu, ces attentes sont tellement hautes qu'elles ne parviennent jamais à les atteindre conduisant ainsi ces personnes à ressentir une fable estime d'elles mêmes et à se juger en permanence.



Un rapport aux aliments et au corps digestif problématique



Afin de comprendre le rapport aux aliments et au corps digestif, il est nécessaire de comprendre l'incorporation des aliments par le corps . Fischler explique en 1990 que le mangeur devient ce qu'il consomme. En effet, manger signifie faire rentrer à l'intérieur de soi un aliment qui va participer au fonctionnement du corps (apport de vitamines, d'acides aminées etc). Certaines propriétés de ces aliments vont être gardées par le corps et d'autres vont être éliminées. C'est sur cette base que nous construisons des représentations de notre corps digestif. A l'école, nous apprenons que l'estomac transforme l'aliment ingéré de sorte que notre foie puisse d y extraire ce qui sera nécessaire pour le corps et ce qui sera rejeté via les intestins. Cette représentation du corps digestif est donc dynamique et se fait par étapes.


En thérapie, nous observons que les personnes souffrant de troubles alimentaires ont une vision différente de ce corps digestif. En effet, elles visualisent mal les étapes de la digestion et leur fonction. Kestemberg et Decobert parlent de "corps-tube" . Les patients peuvent n'imaginer qu'un seul organe pour faire le travail de digestion limitant ainsi le dynamisme et la temporalité de la digestion.


" L'incorporation d'aliments en excès permet à la personne en accès boulimique de se remplir allant jusqu'à la douleur afin de contrebalancer les difficultés à reconnaitre ses besoins et désirs internes. "

Par ailleurs, les aliments sont perçus comme bons ou mauvais mais le plus souvent sont vus comme un ennemi qui va stocker de mauvaises choses dans le corps. Ils sont représentés comme des agresseurs potentiels et donc dangereux. En phase boulimique, ils sont des objets transgressifs, en réaction à la trop grande frustration imposée par les restrictions. C'est pourquoi les aliments sont fascinants et méprisés à la fois.



Des problématiques familiales en jeu



Raimbault en 1971 a remarqué les personnes anorexiques qui ont perdu un membre de la famille auquel elles étaient attachés, elles tendent à s'identifier à cette mort pour garder cette personne en vie. D’autres facteurs comme les agressions physiques, la maltraitance, un changement de cadre de vie etc... peuvent favoriser l'apparition des symptômes et jouer sur les dynamiques familiales.


Onnis pense que le système familial joue un rôle prédominant dans la survenue des troubles du comportement alimentaire. Il observe que dans les familles rigides où l'individu n'a pas de place singulière mais doit se plier aux désirs du système familiale, et ainsi se montrer loyal. Les personnes anorexiques devraient obéir à un mythe d'unité familiale qu'elles doivent maintenir au détriment de leurs propres désirs et besoins. Prendre son autonomie signifierait rentrer en conflit de loyauté envers une structure familiale extrêmement structurée. La personne anorexique ne peut alors pas exister pour ce qu'elle est mais doit exister pour ce que le système attend d'elle. Si elle ne peut pas parler, son corps parle pour elle et porte les symptômes de sa mise sous silence


" La personne anorexique est pleine du désir des autres et vide du sien. "

Très souvent, des thérapies familiales sont proposées en parallèle de thérapies individuelles. L'objectif n'est pas de culpabiliser les parents qui souvent sont dépassés par la situation et ont besoin de comprendre afin d'aider leur enfant. Cela ne peut se faire qu'avec patience et bienveillance. De façon générale, une enquête de Pregent en 1988 montrent certaines caractéristiques familiales comme l'absence de verbalisation des émotions, la prédominance de l'idée de performance scolaires notamment, une surprotection parentale allant parfois jusqu'au contrôle et un refus des conflits familiaux. Les thérapies familiales vont aider à démêler ce qui se joue entre l'enfant et les parents et amener chacun à s'autonomiser et respecter les désirs des autres sans le percevoir comme une rupture du système familial.



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Bruch, H. (1985). Four decades of eating disorders. Dans D. M. Garner et P. E. Garfinkel (dir.), Handbook of psychotherapy for anorexia nervosa and bulimia (p. 7-18). New-York, NY : The Guilford Press


Fischler, Claude, L‘ Homnivore, Paris, Odile Jacob, 1990


Jean A, Conductier G, Manrique C, Bouras C, Berta P, Hen R, Charnay Y, Bockaert J, Compan V. Anorexia induced by activation of serotonin 5-HT4 receptors is mediated by increases in CART in the nucleus accumbens. Proc Natl Acad Sci U S A. 2007 Oct 9;104(41):16335-40


Kestemberg E et J., Decobert S. (1998) La faim et le corps: une étude psychanalytique de l'anorexie mentale, PUF


Nemiah, J. C., Freyberger, H., & Sifneos, P. E. (1976). Alexithymia: A view of the psychosomatic process. In O. W. Hill (Ed.), Modern trends in psychosomatic medicine (Vol. 3; pp. 430-439). London: Butterworths.


Onnis L. (1989): Corps et Contexte, ESF, Paris.


Prégent J. (1988): La peau et les Os, Office National du Film du Canada, Montréal.


Raimbault G., Eliacheff C. (1989) : Les Indomptables : Figures de l’anorexie, Editions Odile Jacob, Paris.


Wagner A, Aizenstein H, Venkatraman VK, Fudge J, May JC, Mazurkewicz L, Frank GK, Bailer UF, Fischer L, Nguyen V, Carter C, Putnam K, Kaye WH. Altered reward processing in women recovered from anorexia nervosa. Am J Psychiatry. 2007 Dec;164(12):1842-9