La dépression et ses manifestations

Dernière mise à jour : 24 juil. 2021

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La dépression touche un grand nombre de personnes chaque année et la grande majorité d'entre nous est susceptible de faire un épisode au moins une fois dans sa vie. Comment identifier un épisode dépressif? Quelles en sont les causes?


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Selon les critères du DSM-IV de l’American Psychiatric Association (1996), l’épisode dépressif majeur (EDM) se manifeste pendant une période d’au moins deux semaines par soit (1) une humeur dépressive, soit (2) une anhédonie (perte de plaisir dans les activités de la vie quotidienne). D’autres symptômes (au moins cinq) doivent être présents presque tous les jours pour signaler la sévérité du trouble tels que: la perte ou la prise de poids, l’insomnie ou l’hypersomnie, l’agitation ou le ralentissement psychomoteur, la fatigue, le sentiment de culpabilité et la perte d’estime de soi, la perte de d’aptitude à penser ou à se concentrer ou bien encore les idées suicidaires récurrentes.


" La tristesse, à elle seule, ne suffit pas pour parler de dépression. La tristesse est une émotion normale, qui survient dans un contexte de perte, de séparation ou parfois même sans raison apparente. C'est la durée de cette tristesse, ajoutée à d'autres symptômes qui vont permettre de parler de dépression."

Nous parlons de rechute lorsqu’il y a recrudescence de la symptomatologie dépressive dans un délai de 6 mois après la rémission de l’épisode dépressive et de récidive lorsque survient une nouvelle phase de la maladie dépressive après une période asymptomatique de plus de 6 mois.


Les dépressions chroniques sont des épisodes dépressifs correspondant aux critères d’un épisode dépressif caractérisé dont la symptomatologie persiste continuellement pendant une durée de 2 ans au moins.



Une question de lexique



La tristesse est une variation normale de l'humeur, dans la mesure où elle n'est pas associée à d’autres symptômes, et quand elle survient dans un contexte de perte, de frustration, de séparation, d’insatisfaction. La déprime n'est pas la dépression dans le sens où la déprime correspond à une humeur triste mais qui ne dure que quelques jours. En cela, la déprime n'est pas à proprement parlé un trouble. La dépression est un état pathologique de l’humeur qui associe plusieurs éléments appartenant à trois registres de troubles : la thymie dépressive, le ralentissement psychomoteur, et des symptômes somatiques.


La thymie dépressive


Ce que nous appelons la thymie dépressive associe à des degrés divers :une douleur morale, un émoussement affectif et une instabilité des affects.


La douleur morale correspond à une culpabilité intense ( « c’est de ma faute, je m’en veux énormément » par exemple), des pleurs, une dévalorisation de soi-même (« je ne vaux rien, j’ai échoué, je n’en suis pas capable » ), un pessimisme ( « je n’y arriverai jamais, le monde est pourri » ), un sentiment de ne pas être à la hauteur et de devoir être puni et des ruminations


L'émoussement affectif fait référence à la perte de plaisir par rapport aux choses qi habituellement nous font plaisir (anhédonie) ainsi qu'à une anesthésie des affects. Les personnes en dépression ont des difficultés à ressentir des affects autres que la tristesse voire même peuvent se sentir indifférent à tout ce qui d'ordinaire suscite des émotions.


Nous retrouvons parfois une anxiété et une irritabilité associées à la dépression. Cette instabilité émotionnelle est augmenté par des sentiments de frustration et d'intolérance.

Le ralentissement psychomoteur


Sur le versant psychique, les personnes en dépression présentent parfois des difficultés à penser à plusieurs choses en même temps en fixant leur attention sur une seule idée (monoidéisme). Le traitement des informations peut être ralenti (bradypsychie) ainsi que le débit verbal (bradyphémie). Le manque de flexibilité mentale a pour conséquence des difficultés pour se projeter dans l'avenir et prendre des décisions (aboulie).


Sur le versant moteur, les personnes en dépression se replient sur eux-mêmes et s'isolent., parfois même jusqu'à la prostration. Elles peuvent rester de nombreuses heures et jours au lit (clinophilie). Parfois, les mouvements peuvent être ralentis avec une diminution de l'expressivité faciale (hypomimie), une voix monocorde. et un contact peu chaleureux (hyposyntonie). Dans les dépressions sévères, nous pouvons observer une incurie se manifestant par une négligence de l'hygiène corporelle.


¨Les symptômes somatiques


Les symptômes somatiques se manifestent par des troubles du sommeil (insomnie, réveils nocturnes etc) et un sommeil non réparateur provoquant une fatigue au quotidien, une baisse de la libido et de nombreux autres signes somatiques non spécifiques comme des maux de tête, des troubles digestifs, des douleurs diffuses, des nausées etc.



Comorbidités et risque suicidaire



La prise en charge de l’épisode dépressif majeur revêt un véritable enjeu de santé publique. Dans une méta analyse récente, Wittchen et Jacobi (2005) retrouvent, à travers 17 études européennes différentes, un taux d’apparition de la dépression à 12 mois allant de 3.1% à 10,1%. La prévalence d’apparition de la dépression n’est pas la même dans tous les pays. En particulier, l’étude épidémiologique européenne ESEMed (Lepine et al, 2005) a estimé qu’en France, la prévalence d’apparition d’un épisode dépressif majeur à 12 mois et vie entière était respectivement de 6,0% et 21.4 %. Ces résultats classent la dépression comme faisant partie des troubles psychiatriques ayant la plus forte prévalence.


Les données de la littérature rapportent par ailleurs la présence d’une comorbidité importante entre la dépression et les troubles anxieux ainsi que l’abus de drogue ou d'alcool (John Rush et al, 2005). Sokero et al (2003) souligne par ailleurs qu'en plus de la présence de comorbidités psychiatriques, la dépression est hautement liée au risque de suicide. Le risque de suicide sur la vie entière pour les troubles de l’humeur est estimé de 6 % à 15% chez des personnes hospitalisés pour dépression sévère.



Retentissement



La dépression majeure est source d’une importante altération de la qualité de vie des personnes. Nezlek et al (2000) ont montré que ceux ci éprouvent une incapacité fonctionnelle et sociale beaucoup plus élevée que les non-dépressifs. En effet, les personnes dépressives sont préférentiellement attentifs aux stimuli sociaux négatif ce qui peut venir altérer les relations familiales et celles appartenant à son réseau social.


Sur le plan de la productivité au travail , les performances des personnes sont altérées par une chute de leur productivité et par les difficultés relationnelles avec les collègues. En effet, ils sont plus susceptibles, en phase aiguë, de commettre des erreurs stratégiques, de prendre des décisions préjudiciables, de commettre des fautes d’inattention, des erreurs ou de négligences, par exemple associés à une perte de motivation, et de difficultés d’adaptation.


Les différentes approches de compréhension



La dépression peut être comprises sous différentes approches de lecture.


L'approche neurobiologique


Même si cela reste encore discuté, il semble que l’anomalie la plus souvent associée à la dépression, notamment chez les sujets souffrant de dépression récurrente soit une réduction du volume de l’hippocampe (Videbech, Ravnkilde, 2004) pouvant aller jusqu’à 19%.

Cette anomalie pourrait expliquer les troubles mnésiques observés chez chez les personnes en dépression. L’hippocampe fait parti du système limbique et a un rôle dans le contrôle de l’humeur, la mémorisation (rôle primordial dans la mémoire épisodique), la concentration et l’acquisition des connaissances.

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Par ailleurs, nous observons également une diminution du volume du cortex préfrontal ainsi qu'une atteinte du cortex ventromedian. Le cortex préfrontal permet l'accès à différentes fonctions cognitives (notamment la mémoire de travail, le raisonnement, et plus généralement les fonctions exécutives). Ceci expliquerait les difficultés des personnes à se montrer flexible et à trouver des solutions adaptées. Le cortex ventromedian permet de mettre en relation des informations émotionnelles avec des informations cognitives.


Enfin, il a été rapporté une hypoactivation du cortex orbitofrontal (responsable dans le processus de décision et le système de récompense) expliquant les difficultés des personnes à se renforcer positivement et une hyperactivation du cortex cingulaire antérieur qui d'ordinaire nous permet de focaliser notre attention. Chez les personnes en dépression, l'hyperfocalisation se porte sur un souvenir ou une pensée à connotation négative.


" Les données neuroscientifiques ont permis d'adapter les traitements médicamenteux au fur et à mesure des années et d'en limiter les effets secondaires par rapport aux premières molécules. La prescription n'est pas simple car elle dépend de l'adhérence du patient, de la sévérité de la dépression et de sa sensibilité ce qui explique que certaines personnes ont essayé plusieurs molécules avant de trouver celle qui leur était bénéfique ."

Au niveau des neurotransmetteurs, les personnes en dépression souffriraient d'un manque de dopamine. Habituellement, ce neurotransmetteur joue un rôle important dans le renforcement positif et la recherche de plaisir. En cela, la dopamine peut engendrer des addictions présentes parfois chez les personnes en dépression; la prise de drogue ou d'alcool étant responsable d'une augmentation de la dopamine.


Un autre neurotransmetteur joue un rôle important dans la dépression: la sérotonine qui permet la régulation de plusieurs systèmes comme l'humeur les cycles veille/sommeil, le comportement sexuel etc. Sa production serait diminuée dans la dépression. C'est pourquoi les antidépresseurs dans leur grande majorité agissent sur la production de la sérotonine en venant compenser cette diminution (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine ISRS). D 'autres antidépresseurs vont non seulement agir sur la production de sérotonine mais également sur le même principe sur celle de la noradrénaline, responsable du ralentissement psychique et moteur dans la dépression.


L'approche cognitive et comportementale


Selon l’approche cognitive, ce n’est pas le monde extérieur qui est la cause de nos émotions et de notre humeur mais seulement la représentation que nous en avons et les pensées qui nous traversent l’esprit (schémas).. C'est donc en apprenant à travailler sur ses pensées automatiques qu'une personne pourra sortir de sa dépression. C'est précisément là le but d'une thérapie cognitive.


Chez les personnes en dépression, les pensées sont biaisées (distorsions cognitives) par des interprétations négatives. .Ces distorsions cognitives porteraient selon la triade de Beck sur soi (" je ne vaux rien"), sur l'environnement (" les gens sont nuls") et sur l'avenir ("il n'y a pas d'espoir").La thérapie cognitive va amener las personnes à modifier ces biais cognitifs en faveurs de pensées plus rationnelles et flexibles.


Comme nous l'avons vu, les personnes en dépression ont des difficultés à ressentir du plaisir et à se renforcer positivement. La thérapie comportementale va inciter ces personnes à redevenir actif pour permettre aux systèmes de récompense et de renforcement de venir réguler le comportement (pratique 'un sport, reprise d'une activité par exemple) .


L'approche analytique


Selon cette approche, la dépression serait tendue par la problématique de la perte réelle ou symbolique (perte de l'être aimé, passage à l’adolescence, rupture, séparation, situation d’humiliation, préjudice, déception, sentiment d’abandon réel ou imaginé…) et d’un défaut du processus de deuil.


Le travail de deuil passe par une transformation permettant de désinvestir ce qui a été perdu pour permettre d'autres investissements. Il ne s'agit nullement d'oublier ce qui a été perdu mais d'intérioriser sereinement les souvenirs pour avoir suffisamment de place psychique pour investir de nouvelles personnes, nouveaux projets, nouvelles projections etc.


Dans la dépression, Fedida en 2001 explique que les personnes n 'arrivent pas à transformer cet état de deuil et porteraient la perte (mort) en eux. Dans cette approche, l'axe de travail sera de permettre aux personnes de transformer cet état de deuil pour y remettre du vivant et sortir du gel de la perte.


Par ailleurs, un autre axe sera de travailler sur les ambivalences difficiles à appréhender chez les personnes dépressives. Comment aimer et haïr une même personne? Ces personnes éprouveraient des difficultés à gérer l'agressivité qu'elles pourraient ressentir envers l'être aimé et tendraient à retourner cette agressivité contre eux-mêmes


Ainsi, un des objectifs thérapeutique serait la prise de conscience qu’on peut à la fois et au même moment aimer et détester une même personne mais que cela ne se fait pas sur la même temporalité..


Comme n'importe quel autre trouble psychique, plus la prise en charge sera mise en place tôt par rapport à l'apparition des symptômes, plus elle aura des chances d'être efficace. Il est important de consulter dès que les symptômes apparaissent et s''accompagnent d'un retentissement sur la vie quotidienne et d'une souffrance morale.


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American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders: DSM-IV [Internet]. 4th ed. Washington (DC): American Psychiatric Association; 1994


Pierre Fédida, Des bienfaits de la dépression, éloge de la psychothérapie, Paris, Odile Jacob, 2001


Lepine Jp, Gasquet I, Kovess V et al. Prévalence et comorbidité des troubles psychiatriques dans la population française : résultats de l’étude épidémiologique ESMeD/MHEDEA 2000. Encéphale 2005; 31: 182-94


Nezlek JB, Hampton CP, Shean GD. Clinical depression and day-to-day social interaction in a community sample. J Abnorm Psychol. 2000 Feb;109(1):11-9.


Rush AJ, Sackeim HA, Marangell LB, George MS, Brannan SK, Davis SM, Lavori P, Howland R, Kling MA, Rittberg B, Carpenter L, Ninan P, Moreno F, Schwartz T, Conway C, Burke M, Barry JJ. Effects of 12 months of vagus nerve stimulation in treatment-resistant depression: a naturalistic study. Biol Psychiatry. 2005 Sep 1;58(5):355-63.


Sokero TP, Melartin TK, Rytsälä HJ, Leskelä US, Lestelä-Mielonen PS, Isometsä ET. Suicidal ideation and attempts among psychiatric patients with major depressive disorder. J Clin Psychiatry. 2003 Sep;64(9):1094-100.


Videbech P, Ravnkilde B. Hippocampal volume and depression: a meta-analysis of MRI studies. Am J Psychiatry. 2004 Nov;161(11):1957-66


Wittchen HU, Jacobi F. Size and burden of mental disorders in Europe--a critical review and appraisal of 27 studies. Eur Neuropsychopharmacol. 2005 Aug;15(4):357-76. doi: 10.1016/j.euroneuro.2005.04.012. PMID: 15961293.